Par Gideon Levy

Une image vaut mille mots: Des centaines de détenus et de prisonniers palestiniens qui ont été libérés samedi sont vus à genoux, en prison, portant des T-shirts blancs avec une étoile de David bleue et les mots «nous n’oublierons pas et nous ne pardonnerons pas». Israël les a ainsi contraints à devenir des bannières ambulantes du sionisme sous sa forme la plus méprisable. La semaine dernière, ce sont des bracelets qui portaient un message similaire: Le «peuple éternel» n’oublie jamais, je poursuivrai et trouverai mes ennemis.

Le chef de l’administration pénitentiaire israélienne, Kobi Yaakobi, s’est révélé être un rédacteur douteux. Il n’y a rien de tel que ces images ridicules pour montrer à quel point la propagande d’un État moderne peut tomber bas. L’administration pénitentiaire voulait être le Hamas, mais le Hamas a plus de succès que l’administration pénitentiaire, du moins dans cette bataille pour gagner les esprits. On peut également dire qu’il est plus humain. Les otages qui sont revenus samedi avaient meilleure mine que certains de ces prisonniers en tee-shirt bleu et blanc.

Aussi ridicules que soient ces images, on ne peut ignorer le message qu’Israël a choisi d’attacher aux corps des prisonniers libérés: Nous n’oublierons pas. Nous ne pardonnerons pas. Nous vous poursuivrons. Le message du Hamas était le suivant: Le temps presse. Même s’il s’agit d’une propagande bon marché, on ne peut ignorer le message. Il est immoral d’utiliser des otages comme bannière de propagande? Alors cela s’applique aussi à nous. Leur propagande parle de mettre fin à la guerre, tandis que la nôtre parle de poursuite et de guerre sans fin, menée par le «peuple éternel» qui n’oublie pas et ne pardonne pas.

Le monde, y compris Israël, a oublié l’Allemagne nazie, le Vietnam a oublié les États-Unis, les Algériens ont oublié la France et les Indiens ont fait de même avec la Grande-Bretagne – seul le «peuple éternel» n’oubliera jamais. C’est ridicule. Si quelqu’un doit un jour «ne pas oublier ni pardonner», ce sont les Palestiniens, après 100 ans de tourments, y compris les prisonniers qui ont été libérés samedi. Ils n’oublieront pas les conditions dans lesquelles ils ont été détenus, et certains ne pardonneront pas leur détention injustifiée, sans qu’aucun procès n’ait jamais eu lieu dans leur cas.

L’émotion s’est à nouveau déchaînée samedi, et à juste titre. Trois autres vies ont été extirpées de l’enfer. L’analyste militaire de News Channel 12, Nir Dvori, a expliqué aux Israéliens que la libération des otages était la preuve «de la résilience de la nation israélienne», sans préciser ce qu’il entendait par là. Pour les téléspectateurs au cerveau lavé et fatigué, il n’était pas nécessaire de le faire. Il a suffi au philosophe Dvori de dire à quel point nous sommes beaux. Mais pendant que tous les yeux humides étaient tournés vers la base militaire de Re’im, premier point d’arrivée des otages, puis vers le centre médical de Sheba et l’hôpital Ichilov, où ils ont été emmenés, 369 autres détenus et prisonniers palestiniens ont été libérés, tous des êtres humains, exactement comme nos Sagui, Iair et Sasha.

Les caméras des médias étrangers se sont moins concentrées sur les Palestiniens, tandis que les caméras israéliennes les ont presque totalement ignorés. Après tout, ce sont tous des «meurtriers». Aucun hélicoptère ne les a attendus pour les emmener à l’hôpital, et certains ont été immédiatement expulsés de leur pays. Une minorité d’entre eux avaient du sang sur les mains, les autres étaient des prisonniers politiques, des opposants au régime. La plupart d’entre eux étaient des habitants de Gaza qui ont été pris dans ce brasier. Il est peu probable que les centaines de Gazaouis libérés samedi aient tous levé la main sur un soldat des forces de défense israéliennes ou sur des habitants des communautés frontalières d’Israël.

Certains d’entre eux ont été enlevés à Khan Yunis, tout comme des Israéliens ont été enlevés à Nir Oz. Mais en ce qui concerne Israël, ils faisaient tous partie de la force Nukhba du Hamas. Ils étaient également attendus par des familles enthousiastes, tout aussi enthousiastes que les familles Dekel Chen, Troufanov et Horn. Elles aussi aiment leurs enfants.

Certaines d’entre elles ne savaient pas ce qui était arrivé à leurs proches depuis le début de la guerre, tout comme nos familles.

Mais alors que nos familles, comme l’ensemble de la nation, étaient autorisées à se réjouir autant qu’elles le souhaitaient, guidées par les émissions de propagande d’Israël qui transforment toute célébration humaine en un festival d’endoctrinement à la nord-coréenne, les Palestiniens se sont vu interdire de se réjouir. À Jérusalem-Est et en Cisjordanie, toute manifestation de joie est à nouveau interdite. Ils n’ont pas le droit d’exprimer leur joie. Notre tyrannie est si cruelle qu’elle va jusqu’à contrôler leurs émotions.

À en juger par le traitement des prisonniers et des otages – un indice très significatif – il est difficile de savoir quelle société est la plus humaine. Israël respecte-t-il davantage la Convention de Genève que le Hamas? Il ne peut plus le prétendre. Cette dure impression ne peut plus être corrigée, même avec des T-shirts arborant une étoile de David bleue.

Article originel en anglais sur le site de Haaretz

Traduction Thierry Tyler-Durden

Source : UJFP
https://ujfp.org/…

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